Allocations familiales : leur création dans le creuset catholique avec Jean Lerolle

En janvier 1918, indépendamment d’Emile Romanet, un patron breton, Émile Marcesche, ému par la condition des mères de famille qui trient le charbon, convainc plusieurs patrons morbihannais volontaires de créer une « caisse de compensation », alimentée par des cotisations des employeurs en proportion de la masse salariale dans le but de verser un sursalaire aux employés ayant des enfants. Cette mutualisation des charges va donner l’élan nécessaire à la généralisation de ce sursalaire. En avril 1918, le « Syndicat patronal des constructeurs mécaniciens et fondeurs » de l’Isère, Savoie et Haute-Savoie crée une véritable « caisse de compensation » interprofessionnelle régionale. Fondée en aout 1919 par les patrons chrétiens du textile, la caisse de compensation de Roubaix-Tourcoing devient aussitôt la plus importante de France quant au volume des allocations versées. Sous l’influence des patrons catholiques et du syndicat CTFC, ces caisses de compensation se développent vite : il y en a 81 en 1922, 160 en 1925, 230 en 1930 (pour 1,8 millions de salariés bénéficiaires).

Par ailleurs, à la suite de l’hécatombe de la Grande Guerre, la question démographique est très prégnante. Ainsi en 1920, un Comité d’études familiales organise un congrès à Lille sur les questions démographie et famille ; le général de Castelnau° y lit une « déclaration des droits de la famille » rédigé par Eugène Duthoit qui proclame « En un mot : famille d’abord ! Et le reste, si la famille est forte, unie et prospère, viendra par surcroît ».

Jean Lerolle (1873-1962), juriste, président de « l’Association Catholique de la Jeunesse de France » pendant 4 ans, député du Parti Démocrate Populaire, prépare à partir de 1925 une proposition de loi sur les allocations familiales grâce aux travaux effectués par la CFTC et par son ami Maurice Eblé, avocat et docteur en droit.

Huit années après la fin de la guerre, « le Congrès du Parti Démocrate Populaire de 1927 parle d’une « politique de la population » qui avantagerait les familles nombreuses et instituerait un régime « professionnel » d’allocations familiales obligatoires. L’union des catholiques sociaux tend à se faire sur cette expression. […] Le groupe démocrate prend avec Jean Lerolle l’initiative de la proposition de loi du 24 janvier 1929 qui tend à rendre obligatoires les allocations familiales.[1] »

Lerolle prend aussi les conseils d’Auguste Isaac (1849-1938), un industriel Lyonnais, ministre du Commerce et de l’industrie (1920-1921), député du Rhône (1919-1924). C’est ce dernier, catholique convaincu préside la « Fédération nationale des Associations de familles nombreuses », créée en 1921, à laquelle participe l’association catholique des chefs de famille, ancêtre des AFC, dont le président de l’époque est un proche du Général de Castenau. Par ailleurs Lerolle, Isaac et Maurice Eblé se retrouvent régulièrement à l’Académie d’éducation et d’entraide sociale avec Andrée Butillard, la fondatrice de l’Union féminine civique et sociale (très connue actuellement sous son sigle UFCS), « Une proposition de loi [du député] Landry, allant dans le même sens est également déposée. Dans ces conditions est constituée par le Ministère du Travail une « Commission Supérieure des Allocations Familiales », à qui est soumis un projet gouvernemental qui va vers l’obligation. Ce projet vient devant la Commission du travail et de la Chambre qui désigne comme rapporteur son vice-président Lerolle et celui-ci dépose son rapport en juillet 1930. La Chambre vote en mars 1931 le projet de loi gouvernemental et la loi Landry-Lerolle est promulguée en mars 1932.[2] »


[1] Jean-Claude Delbreil, Centrisme et Démocratie-Chrétienne en France, Ed. de la Sorbonne (1990)

[2] Ibidem

° Édouard de Castelnau (1851-1944) est un héros de la Grande Guerre. Il gagne notamment l’offensive de Champagne en septembre 1915, où il fait 25 000 prisonniers. Puis en décembre 1915, il est nommé chef d’état-major général des armées, c’est à dire second du généralissime Joffre. Il s’illsutre à Verdun : c’est à lui que sont attribués les pleins pouvoirs le 24 février 1916, il décide de ne pas reculer, puis fait nommer Pétain. On lui promet en 1918 le baton de Maréchal, mais ils era écarté à cause d’inimités politiques.
En 1924, il crée la Fédération nationale catholique en réponse au Cartel des gauches qui voulait relancer la politique anticléricale d’avant guerre. Elle a dépassé 1 500 000 adhérents et a certainement contribué à la chute du Cartel en 1928.

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